ERRANCE NOCTURNE BERLIN 2008

JEAN SEBASTIAN

ERRANCE NOCTURNE BERLIN 2008

En 2008 le photographe Jean Sebastian désirait s’éloigner de son habituel cadre de vie. Il opta pour plus d’un mois à Berlin, ouverte depuis quelques années (1989), car il tenait cette métropole pour la plus exotique d’Europe. Les images qu’il ramena de ce séjour confirment la justesse de cet avis.

Sitôt adapté à l’espace urbain, il favorise la nuit comme moment choisi pour traquer, en vues d’ensemble ou en détail, la dynamique locale, l’esprit de liberté, la spécificité germanique. Aussi repère-t-il, au bout d’un axe majeur, un clocher embrumé, en haut d’une pente. Et il se place au ras du sol, comme pour accroître la distance (1). La noirceur augmente peu à peu, les rues se vident; ne demeurent que buissons et le long alignement des lampadaires allumés pour suivre la contre-allée d’une avenue fameuse (2). Les sombres ruelles attirent notre promeneur, qui note le contraste des plans denses et les oppose sur fond sombre, à la forme oblongue d’une cheminée métallique (3). Au total, cette simplicité nous parle ! Ailleurs, au bord d’un trottoir, sont garées des motos et des voitures. Leur peinture, leur émail accrochent la lumière et renvoient des reflets sécurisants (4). Mais la nuit est avant tout propice au détail, sur la masse noire du ciel, se détache l’horloge d’une station de métro ; un cadrage subtil la met en valeur (5-6). Plus loin, vers l’ouest, les détails architecturaux d’une belle église, martyrisée pour ne pas dire ruinée, témoignent des destructions passées, alors qu’auprès domine un building d’une exemplaire modernité (7).

Toutes ces photographies ont été prises en quatre jours. Une seule a exigé un pied et une longue focale : le détail en arc de cercle de la partie haute d’une tour de télévision (8), symbole de la ville au temps de la RDA. La netteté des clichés atteste la maîtrise du preneur d’images. On peut retenir à ce propos un angle de rue et ses deux plaques d’orientation. La nuit est percée par l’éclairage urbain mais le détail fin est accru par la présence – hors champ à droite – de panneaux publicitaires dotés de leds ; les surfaces planes et les tubes métalliques profitent de cet apport (9).

Bien sûr, si la ville est vide aux heures tardives, en façade des grands magasins les vitrines restent éclairées, mettant en valeur les mannequins figés (10). De même, dans le métro, vu la clarté constante, l’affichage publicitaire, est bien visible à tout moment (11). Du moins, tant qu’est suffisante la luminosité ; de ce fait, le chapeau et son carton sont plutôt ternes (12) le sombre comme le clair ne sont pas durables, les deux états s’enchaînent éternellement. Pas à pas, l’aurore rend visible l’épais portique (12 bis). Au-dessus de la voie ferrée. Dans l’indécision du matin brumeux, le travail reprend près de Potsdamerplatz et l’homme, si petit soit-il, est de nouveau là pour diriger la grue qui lève une énorme plaque, à proximité des tours récentes, très hautes (13). Un oiseau noir (14). traverse le ciel : corbeau, rapace, voire aigle, emblème de la cité… Le jour réveille les hommes libres : dans un parc délaissé, un groupe de musiciens déguisés est monté dans la nacelle d’un manège abandonné (15) ; coiffé d’une tête de cheval, un homme gambade dans le parc de la Spree (16). Les heures passent, la nuit revient. Et avec elle, le jeu des brillances multiples sur les pierres du caniveau (17), la succession des larges avenues et des rues étroites, l’opposition du noir-dense et de la vive brillance de la lumière électrique dans les immeubles cossus (18), devant une grande station du métro aérien.

Telle est la réalité mais ce que vise le capteur d’images, c’est transformer le réel en poésie urbaine, en rêverie construite qui soit autre chose que la vérité de la nature. Sans doute, quelqu’idée nouvelle reposant sur l’action humaine, celle de bâtir, d’habiter, de travailler, de rire ou s’amuser. Autant de piles dont se saisit Jean Sebastian et qu’il métamorphose en émouvantes images, même pour ceux qui n’ont jamais vu Berlin. Bref, on doit louer, applaudir le talent de ce créateur. Il est de ceux qui unissent le monde urbain à l’inaltérable poésie des images.

René Le Bihan

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