A BRIEF BIOGRAPHY

Je suis photographe canadien basé à Paris, né dans un Québec en pleine effervescence politique. J’ai grandi dans un foyer traversé par l’engagement : ma mère militait dès la fondation du Parti Québécois. Elle dormait dans les locaux de campagne pour les protéger d’éventuelles tentatives d’incendie – sa présence suffisait à décourager les pyromanes de l’opposition libérale de l’époque. Elle diffusait sous le manteau Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières. Mon beau-père, membre du Parti communiste, fiché par la GRC, imprimait les tracts du FLQ sur une presse Heidelberg Baby, dans une ferme de Sainte-Anne-de-la-Rochelle. Un jour, une bombe a explosé dans la boîte aux lettres, tuant sur le coup le corbeau qui y nichait. J’ai été témoin de la scène. Plus tard, mon beau-père est devenu analyste à La Presse.

Jeune adolescent, j’ai passé quatre années chez les cadets de la Marine royale du Canada, dont une semaine inoubliable passée à 15 ans sur le grand voilier Svanen, un trois-mâts de 33 mètres voguant entre Port-Cartier et Rimouski, quarante kilomètres d’eaux libres et de vent du large. Ce séjour m’a profondément marqué, une semaine d’aventures, de ciel salé, d’élan juvénile, l’un de mes meilleurs souvenirs. L’équipage comptait une vingtaine de cadets. Le capitaine m’a offert alors un écusson du Svanen et une carte postale rare que j’ai conservés précieusement. Chaque matin, un défi était lancé entre cadets : grimper à mains nues jusqu’au sommet d’un des trois mâts, là où il n’y a plus d’échelle, plus de prise facile, seulement les mains, la volonté, et la peur à dompter. Je me souviens aussi de Scrimchaw, le labrador du bord, dont j’ai pris soin comme s’il m’avait été confié. Scrimchaw faisait partie de l’âme du bateau. Cette semaine hors du temps a fortement gravé en moi quelque chose d’essentiel, comme un roman de Jules Verne.

À vingt ans, j’ai restauré de mes mains un voilier conçu par l’architecte Léon Codebeck, un modèle unique issu de son projet de fin d’études. Le chantier s’est fait sous sa supervision directe, en utilisant la technique du West System.

Mon enfance silencieuse fut rude, parfois brutale. Par ma lignée maternelle, je porte aussi une ascendance iroquoise discrète, qui nourrit mon lien instinctif au territoire, à la mémoire. J’ai quitté la maison familiale à 16 ans et côtoyé les milieux marginaux et homosexuels de Montréal. J’ai connu la marginalité, les dépendances, et traversé plusieurs thérapies. Ces expériences m’ont appris à m’écouter vraiment et à reconnaître en l’autre ce qui demande à être vu sans jugement.

J’ai assisté ensuite, un professionnel du branding dans le développement d’une vingtaine de marques franchisées. J’ai participé à de nombreux rendez-vous liés à la conception des concepts, à la création des chartes graphiques et à l’aménagement des points de vente. J’ai observé de près la formation des équipes, la gestion des franchises, les négociations de baux commerciaux et les exclusivités territoriales, ainsi que la mise en œuvre de projets clé en main dans les centres commerciaux. Cette immersion m’a donné une vision globale de la chaîne de déploiement d’une marque, de l’idée jusqu’à son incarnation dans l’espace.

En 1989, la chaine MTV diffusait Let’s Get Lost de Bruce Weber. Ce documentaire à l’univers mélancolique et sensuel a agi sur moi comme un choc intérieur. Portrait brut de Chet Baker révélant une beauté en noir et blanc que je n’avais jamais vue, ça m’a fait découvrir l’univers du jazz, de Chet Baker, de William Claxton et de la photographie documentaire purement esthétique. Ce n’est que plus tard que j’ai connu Bruce Weber, son univers pour les différentes marques tel que Ralph Lauren, Abercrombie&Fitch, Montcler, Versace.

À 28 ans, j’ai quitté le monde de la confection pour étudier la photographie au Dawson College’s Professional Photography, à Westmount, auprès de Roy Hartling. Roy Hartling a joué un rôle fondamental dans mon parcours. Professeur et mentor, il m’a guidé à travers mon portfolio final et les cours sur l’esthétique de la photographie, posant une base qui influence durablement mon œuvre. À travers ses lectures, ses exercices exigeants et ses critiques généreuses, il m’a transmis la rigueur, l’audace et l’amour des grands photographes. Sa pédagogie m’a invité à explorer au-delà du familier, et a préparé ma venue en France. C’est avec lui que j’ai appris la photographie argentique : les tirages en noir et blanc et en couleurs. Je me souviens d’un article sur le laboratoire Imaginoir de Jean-Yves Brégand, et de ses tirages noirs et blancs à la tête couleurs. J’étais le seul à utiliser l’agrandisseur couleur Beseler 23CII dans le laboratoire noir et blanc de l’école. Je dois aussi beaucoup au Microdol-X, ce révélateur si fin, qui me permettait d’extraire la quintessence du film Tri-X de Kodak, mon film de prédilection. J’ai ensuite continué les tirages avec une tête froide et le minuteur Dr Horowitz (type Zone VI), un outil de référence pour contrôler les expositions quelles que soient les fluctuations de température.

En parallèle de ma formation, j’ai travaillé en tant que photographe pour des agences de mannequins (Folio Management, Next), des institutions académiques (HEC, Polytechnique), et des dirigeants comme Stephen A. Jarislowsky ou Christian Trudeau. J’ai aussi réalisé des commandes pour Le Journal Vert, Tommy Hilfiger. J’utilisais principalement un appareil Canon F1-New – assorti de l’optique 85mm 1.2L et d’un mamiya c220, avec les films Tri-X de Kodak et NHGII 800 de Fuji.

Installé à Paris depuis 2003, année où j’ai épousé une Française, j’ai suivi les conseils du photographe québécois Serge Barbeau et effectué un stage chez Rouchon. J’y ai acquis une connaissance pratique de la photographie de mode et publicitaire : les exigences techniques, les différences entre les productions françaises et étrangères, le rôle des assistants, la gestion du matériel – boîtiers et dos numériques, systèmes de flash, tout ce qui constitue la grammaire physique de ce métier. J’ai ensuite poursuivi ma formation au contact de Lucien Hervé, photographe de Le Corbusier et de Roger Ikhleff chef monteur pour les films de Sarah Moon et Raymond Depardon. Mon travail a depuis été publié dans AD, Ideat, Marie Claire Maison, Point de Vue, Maison & Objet.

J’ai mis quatre ans à remodeler mon studio, à le façonner à la main, pour qu’il devienne un espace pleinement accordé à ma vision. Chauffé au bois, expurgé de tout matériau inerte, isolé à la paille et à l’argile, j’ai fabriqué l’escalier en métal qui trône au fond de l’atelier.

Ma photographie naît d’une sensibilité profonde et d’un regard capable de percevoir ce que l’autre pourrait devenir. Mon travail puise dans une empathie instinctive et éveiller une relation vivante, une émotion partagée, un désir d’alléger la souffrance par la beauté et la justesse. Je ressens les blessures du monde et j’essaie de les transmuter en lumière. Photographier, c’est offrir un regard qui soigne, touche, révèle. Mon art est un acte d’amour, et parfois un appel à faire apparaitre la vérité de l’être.

Ce ne sont pas des diplômes abstraits qui fondent ma légitimité, mais des expériences vécues. Après la mort tragique de Zhang Chaolin, un ressortissant chinois d’Aubervilliers, j’ai tenu quatre ans durant une revue de presse sur les angles morts du pouvoir local. J’y ai observé les violences sociales : jeunes relégués, actifs tenus à distance, enfermés dehors. Mon parcours, forgé par l’engagement de mes parents, les années dans la marine, et une éthique profondément marquée par ma culture canadienne – civisme, engagement citoyen, exigence morale dans la vie publique – m’a donné les clés pour comprendre les défaillances d’une organisation de jeunesse devenue, pour certains, une rente. Presse, image, réseaux : j’ai mobilisé tous les leviers pour faire circuler une parole vivante. J’ai ensuite prêté mon local seize mois durant pour soutenir une campagne, y engageant aussi mon regard de photographe humaniste.

En 2022, j’ai exposé en solo à Aubervilliers une série intitulée Errance nocturne, réalisée à Berlin en 2008.
J’ai également participé à plusieurs expositions collectives à l’international : Rouge, galerie Monet-Tremblay, Montréal (2000) ; Collectiva Di Fotografia, galerie Arrubiu Art Gallery, Oristano ; Remo Branca, Iglesias ; Nova Karel Galleria, Cagliari ; Palazzi Venezia, Cagliari Villanova (2022–2024).

Aujourd’hui, je consacre tout mon temps à ma passion artistique : la Photographie, et je conduis mon projet le plus ambitieux : @jeansebastian_studio, une série de 150 portraits d’artistes contemporains réalisés en studio. Co-curatée par Frédérique Lucien, Ivan Messac et Olivier Kaeppelin, cette œuvre au long cours veut être œuvre de création en photographie d’art en même temps qu’archive.

Le Portrait comme Fresque Intérieure

Le médium de la photographie est, pour moi, le seul moyen de descendre dans le monde. J’ai été très longtemps dissocié, enfermé, extrêmement solitaire. Sans aucun désir de redescendre dans le réel. Aucune gourmandise. Juste moi, en retrait.
Je déambule en silence. J’arrache, avec effort, le contact chez l’autre. Je ne me reconnais pas. Je me suis perdu dans des codes que je n’ai pas appris. Une jeunesse sans les autres, sans les sports. L’isolation m’a isolé. La lecture, comme seul refuge. Longtemps.
La photographie est pour moi une manière de me reconnecter au monde. Il n’y a pas d’autre moyen. Rien d’autre ne m’attire.
Le geste de photographier, c’est un retour à moi – avec l’autre. En mouvement. C’est le geste qui précède le geste. Le mouvement qui précède le mouvement.
L’identité visible de l’entre-deux. Le seuil de l’autre.
Et notre rencontre.
Je ne regarde pas.
J’imprime ce que je ressens.
Je me supporte un peu, à travers l’autre.
Nous sommes dans ce tout, cette matrice. Quelle est notre place dans cette matrice ? La mienne ? Celle de l’autre ?
Ma place est une énigme. Celle de l’autre aussi.
Pourquoi je photographie ?
Pour appartenir au monde des vivants.
Pour amener ceux que je photographie vers un lieu où nous existons.
En haut de nous-mêmes. Une existence céleste.

Jean Sebastian
Août 2025